Il était une fois Macaria

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Cela fait un moment qu’ils sont là, autour de ces drôles de plantes à même le sol ou avec des tiges qui montent en direction du ciel. Sans bouger. Depuis combien de temps sont-ils là ? Sont-ils les seuls ? On dirait qu’ils se regardent, s’observent comme si c’était la première fois qu’ils se découvraient. Ils penchent la tête comme s’ils s’interrogeaient eux-mêmes. Sont-ils en train de communiquer ? Pourtant ils semblent à la fois présents et absents. C’est à se demander s’ils savent où ils sont ou ce qui est en train de se passer autour d’eux. Quelle solitude. On dirait que pour elles, le monde n’existe pas. Ou s’il existe, il doit se réduire à un monde intérieur, qui leur est propre.
Boum-boum.
Tiens ? D’où vient ce bruit ? Aucune explosion visible. Rien ne semble différent. C’est peut-être mon imagination qui me fait des tours. Et voilà que mon chapeau se retrouve plein de sable maintenant, c’est bien ma veine ! Déjà que ça fait trois mois que je n’ai pas pu me laver les cheveux, il ne manquerait plus que je me fasse un shampoing au sable maintenant !
Eux, en tout cas ne semblent pas avoir remarqué quoi que ce soit. Ils ont bien des oreilles pourtant… Et ils ne portent pas plus de chapeaux qu’ils ne portent de vêtements. Mais ils ne sont pas nus pour autant. C’est comme si leur peau faisait office de vêtement. Pourquoi rajouter ce qui est inutile ? Et puis visiblement ils ne semblent pas craindre le moins du monde les coups de soleil.
Ils ne semblent pas dérangés par les plantes qui les entourent et qui dansent autour d’eux comme des serpents. Comme si les plantes et ces créatures étranges et muettes faisaient corps avec elles. Ah tiens ! Voilà qu’ils bougent eux aussi, comme si leur corps ondulait avec ces plantes ! Mais…mais…les plantes bougent avec elles. Avec ils je veux dire… Elles, ils, pfff…peu importe. Une chose est sûre, ils dansent tous avec une telle synchronicité ! C’est fou ! Impossible de savoir qui bouge au rythme de qui.
Et leurs pieds… Comme c’est étrange, on dirait qu’ils sont ancrés dans le sol comme retenus par la Terre et comme enracinés l’un à l’autre comme une seule et même entité. Ils sont là, droits comme un arbre, et la Terre ne semble être que leur prolongement. Jusqu’où leurs pieds-racines s’étendent-elles ?
Ou ils.
Ah flûte !
En tout cas, il y a bien deux créatures. Différentes et identiques à la fois, miroir l’une de l’autre. Ont-elles seulement conscience qu’elles regardent quelqu’un d’autre quand chacune regarde l’autre ? Difficile à dire.
Boum-boum, boum.
Encore ? Toujours pareil, rien. Ma foi.
Elles bougent à peine et semblent malgré tout communiquer entre elles. Mais par quel moyen ? Peut-être à l’aide de leurs pieds-racines qui les lient à l’une à l’autre. En tout cas elles ne semblent pas préoccupées par ce qui se passe autour d’elles. Mais au fond, peut-être n’ont-elles pas besoin de regarder autour d’elles et qu’elles sentent simplement ce qui est autour d’elles. Et peut-être ne sont-elles pas aussi seules que ça. Au contraire même, si elles sont reliées à tout ce qu’il y a autour d’elles, alors comment pourraient-elles connaître la solitude ? Ils ont de la chance.

****

J’arrive toujours à me souvenir de l’étreinte de Simon malgré tout. Je me sentais tellement bien dans ses bras. Le monde pouvait s’écrouler, il m’était impossible de tomber. Il aurait été tellement heureux d’être là avec moi en train d’observer ces créatures fascinantes. Je me souviens encore de notre première rencontre lors d’une exposition dans un musée, sur les insectes. Sarah n’en pouvait plus de me voir me morfondre chez moi et m’avait exhortée à sortir ce jour-là. Une exposition sur les insectes, non, mais tu te moques de moi ! lui avais-je dit. Déjà sur les bancs du lycée, Sarah avait toujours eu de drôles d’idées et m’emmenait dans des aventures que je n’aurai même pas pu imaginer toute seule. Elle respirait la vie. Sarah avait toujours été là pour moi. Mon audace, je la tiens d’elle. Et mon sens de l’observation, je le tiens de Simon. Sarah l’avait remarqué et m’avait encouragée à aller lui parler. Bien trop timide, il n’en était pas question. Sarah s’était bien sûr fait un plaisir d’aller lui parler. L’un comme l’autre ont toujours refusé de me dire ce que Sarah lui avait dit. J’avais juste remarqué de loin qu’il avait ri. Comment aurait-on pu alors imaginer qu’une archiviste de vie digitale se marierait trois ans plus tard, grâce à des insectes, avec un entomologiste médical et que je deviendrai maman un an plus tard de notre fils Tom.
Boum-boum, boum-boum.
Nous venions de mondes tellement différents. Je n’avais jamais été vraiment à l’aise avec les gens et m’occuper de leur vie numérique m’allait bien, c’était rassurant pour moi. Je n’avais pas connu ce qu’ils appelaient la transformation digitale en son temps mais mon père m’avait toujours beaucoup parlé de sa jeunesse. Beaucoup de choses avaient alors changé et il en avait profité pour monter, après ses études, sa startup de consulting en transformation digitale avant de devenir pilote de drones. Je suis née avec la technologie, pour moi c’était normal. Simon, lui, venait d’un milieu agricole et avait toujours été méfiant vis-à-vis des machines. Il ne leur faisait pas confiance et il avait toujours été un éternel amoureux de la nature. Il avait logiquement choisi la biologie. Et grâce aux insectes et à Sarah, nous nous étions rencontrés. On aurait pu penser que rien n’aurait été possible. Mais Simon avait ce talent incroyable à transformer l’impossible en possible. Pour lui, c’était ça la vie, de la magie ! C’était bien la seule chose que je lui reprochais vraiment, il avait gardé en lui l’innocence d’un enfant et ne se rendait pas toujours compte des conséquences de ses actes. Tom et lui adoraient jouer ensemble, ainsi qu’avec Jonathan.

***

Un effleurement se fit sentir. Rien derrière. Rien à droite non plus. Pareil à gauche. Etrange. Mince, je ne suis pas devenue folle tout de même ! Je suis pourtant sûre d’avoir senti une présence !
Les deux créatures n’avaient pas bougé. Tiens, les créatures lèvent la tête vers le ciel simultanément dans un mouvement lent et serein. On dirait qu’ils cherchent quelque chose là-haut comme s’ils étaient dans l’attente d’un signe. De qui, de quoi ? Impossible de le savoir. Ou bien guettent-ils peut-être la venue d’autres, comme eux. Et si…effectivement ils n’étaient pas seuls ? Combien y en auraient-ils d’autres ? Viendraient-ils pour les emmener ailleurs ou bien viendraient-ils les rejoindre ici ?
Ne portant aucun vêtement, leur anatomie se fait presque transparente. Un homme et une femme ? Deux hommes ? Deux femmes ? Impossible de le déterminer. Mais en tout cas, deux bras, deux jambes, un tronc, une tête. Mais c’est comme si les différents membres de leur corps n’étaient pas les leurs ou en tout cas l’étaient devenus dans un patchwork anatomique. Les différentes couleurs des membres en question en témoignaient et on pouvait jurer qu’ils se les étaient échangés. Elles n’avaient visiblement rien mangé depuis des jours et ne paraissaient nullement affamées malgré leur faible charge pondérale.
Ah ? Voilà qu’ils ferment à présent les yeux.
On dirait deux statues inertes, complètement immobiles. Presque sans vie mais pourtant les yeux rivés vers le ciel. Qu’y avait-il là-haut de si fascinant qu’il semblait être devenu impossible de s’en détacher. Si ces deux créatures étaient enracinées à même le sol, elles n’en étaient pas moins éloignées du ciel. Bien au contraire. On aurait dit qu’elles étaient là comme des catalyseurs entre le ciel et la Terre. Au fond peut-être n’attendaient-elles rien et se nourrissaient simplement de l’astre solaire. D’ailleurs, les paumes de leurs mains étaient tournées vers le ciel comme pour capter l’énergie solaire.
Boum-boum, boum-boum, boum.
Ah mais j’en ai marre de ce bruit ! D’où est-ce que ça vient, bordel ? A chaque fois je ne vois rien nulle part et j’ai beau essayer d’ignorer ces explosions, elles ne s’arrêtent pas. Je vais finir par croire que c’est mon imagination.
Je n’ai pas arrêté de chercher Tom depuis mon retour. J’ai faim. Je suis sale. Ça fait un bail que je ne me suis pas regardée dans un miroir. Heureusement. Je crois que même le miroir aurait peur de moi. Je suis tellement fatiguée. Je n’en peux plus. Je devrais peut-être me reposer mais je n’arrive même plus à fermer l’œil. Trop de cauchemars. Je sens bien que mon état de conscience fluctue dans la journée mais le rythme d’alternance semble se diriger de plus en plus vers un état chronique de somnolence.
Et si elles étaient en train de prier ? Peut-être que le soleil est leur Dieu à elles et qu’elles le prient de tout leur corps et de toute leur âme. D’ailleurs ont-ils une âme ? Je ne sais pas si je dois les envier ou pas. Je n’ai jamais eu besoin de croire et aujourd’hui ma seule raison de vivre est Tom mais ces créatures semblent tellement heureuses et baigner dans une telle béatitude. Elles semblent ne pas avoir de soucis et je me dis qu’elles n’ont pas à se préoccuper de quoi que ce soit. Si seulement j’étais comme elles… Si je mourrais… Et si la réincarnation existait ? je veux bien me réincarner en ces créatures, tiens !
Mais enfin qu’est-ce que tu dis Kara, ça ne va pas non ! Tu dois tenir. Pour Tom. Pour Simon aussi, tu lui dois bien ça, peu importe ce que ça te coûte. Tu les as abandonnés, lui et Tom. A toi d’être seule maintenant.

***

Simon m’avait non seulement appris à observer les insectes mais il avait même réussi à me réconcilier avec la vie et rencontrer Simon m’avait permis de découvrir un monde dont je ne soupçonnais même pas l’existence, comme beaucoup d’autres gens d’ailleurs. Simon faisait partie des rares personnes qui ne vivaient pas dans les cocons connectés. Et il s’était toujours voué corps et âme à son travail. S’il ne pouvait pas m’en parler, il y croyait en tout cas. A tel point que pour lui, le projet sur lequel il travaillait au labo allait changer la face du monde ! C’est d’ailleurs grâce à Steve, le mari de Sarah que Simon y travaillait. Sarah et lui travaillaient tous les deux dans un laboratoire P4 et l’un de leurs projets nécessitait la connaissance et les compétences de Simon. Au début je n’y croyais pas trop. Simon dans un labo ? Autant mettre un poisson dans un désert ! Mais Steve était venu accompagné de l’un des meilleurs consultants du labo, un certain Jim je crois. Jim…euh comment déjà ? Jim Velvet peut-être ? Je ne me souviens plus. En tout cas il avait fallu que je lui répète trois fois notre nom en une heure, j’ai oublié le sien autant qu’il a dû oublier le nôtre. Heureusement que Tom était alors en vacances chez sa tante, il ne l’a jamais rencontré. Dieu seul sait comment il l’aurait appelé. Jim était l’un de ces types qu’il ne faudrait pas laisser en liberté, capable de vendre du sable à un poisson. C’est ce qu’il a fait. Simon était sorti enchanté de leur rencontre et Jim lui avait dit : « c’est le bon choix ! ». Simon avait signé.
Cette flamme qui avait toujours habité les yeux de Simon l’avait quitté peu de temps après. Son caractère et son attitude avaient changé, tout comme celui de Sarah. Il n’était plus le même et son comportement me faisait peur. Il pouvait changer d’attitude, juste comme ça en un claquement de doigts. Je ne savais plus à quoi m’attendre quand il était là. Mon travail était ma soupape et j’ai fini par accepter les avances de Liang et ma mutation à Singapour. C’était une région encore sûre m’avait-on dit. Il n’y avait rien à craindre. Mais au fond étais-je vraiment encore moi-même quand j’avais pris cette décision ? Je savais au fond de moi que cette décision n’en était pas une, c’était juste une fuite. Une putain de fuite pour retrouver un putain de sentiment de sécurité et d’apaisement. Je ne reconnaissais plus dans ses yeux l’homme que j’aimais et qui m’avait fait sentir femme pour la première fois. J’étais perdue et j’ai fait de la merde avec ma vie. Ils doivent me détester tous les deux. J’avais bien essayé de les contacter, malgré tout et à plusieurs reprises pour prendre de leurs nouvelles, savoir comment ils allaient, mais tous mes messages holographiques étaient restés sans réponse. J’ai finalement tout plaqué, quelques mois après avoir débarqué au sud de la péninsule malaisienne pour revenir vivre auprès de Simon et de Tom. J’avais tellement peur d’être rejetée que je n’ai jamais osé leur annoncer mon retour. Si je me pointais là, comme ça, juste en face d’eux, ils n’auraient pas la force de me foutre dehors.
Cette nuit-là, impossible de dormir. Liang, lui, ne se rendait compte de rien et dormait à poings fermés. A quoi pouvait-il bien rêver ? Je devais partir. Là, tout de suite. Je me suis doucement laissé tomber hors du lit, j’ai cherché au sol ma culotte et mes chaussettes, j’ai enfilé le tout et j’ai pris le premier pantalon et tee-shirt que ma main a attrapé dans le noir. Pas de valise. Juste de vieux vêtements comme seuls souvenirs d’une parenthèse dans ma vie. Ça et la vieille trousse en cuir de Simon qui ne m’avait jamais quittée et son stylo à plume fétiche avec lequel il avait demandé ma main. Il avait ri en voyant ma réaction. C’était la première fois de ma vie que je voyais un stylo. Il me laissait de temps en temps des petits mots qu’il laissait ici et là comme avait pu le faire Le Petit Poucet. Je ne sais pas si ses bouts de papier m’avaient aidée à retrouver mon chemin mais en tout cas, j’avais été séduite et conquise. Ces bouts de papier m’avaient conduite vers lui. Vers nous. Moi qui avais toujours été plus à l’aise avec des machines qu’avec des êtres humains, voilà que j’étais tombée amoureuse !
Je n’avais pas le courage d’enregistrer un mot pour Liang. J’ai rentré le code administrateur de l’IA de notre appartement et je me suis effacée de sa mémoire. Je n’étais jamais venue ici. Je n’étais jamais partie. Au fil du temps le papier était devenu aussi rare que l’eau était devenue l’or d’une nouvelle époque. A cette différence près, le papier n’avait strictement aucune valeur marchande. Heureusement, quelques bouts de papier traînaient encore dans la trousse. J’ai juste écrit « pardon » que j’ai laissé sur la table de la cuisine. Quelle ironie la vie. Dire adieu à une parenthèse de vie et à un homme avec qui j’avais vécu quelques mois à peine, avec un objet appartenant à l’homme que je n’avais jamais cessé d’aimer et que j’avais abandonné, avec notre fils.
Puis direction l’aéroport.

***

Je me demande s’ils ont senti ma présence ?
Simon m’avait toujours dit que les insectes avaient une sorte de radar, qu’ils pouvaient sentir avec leurs antennes ou quelque chose comme ça à des kilomètres. Là je suis à peine à une trentaine de mètres, cachée derrière un canot de sauvetage remplis de détritus. Je me demande bien comment il a pu atterrir ici.
Non mais Kara, arrête de délirer ! Tu vois bien que là, ce ne sont pas des insectes, enfin ! Ils n’ont pas d’antennes. Ils ressemblent à des êtres humains. Oui mais pourtant ils ressemblent plus à Frankenstein qu’à des êtres humains. Mais un peu quand même… Ils n’ont, certes, pas d’antennes, mais ils ont des pieds-racines tout de même… Que sont-ils et d’où viennent-ils bon sang ?
Ils doivent sûrement sentir ma présence par des vibrations quelconques au sol. J’en suis sûre. Pourtant ils ne donnent pas l’impression d’y prêter une quelconque attention. Je fais partie du paysage, quoi ! Sympa les créatures ! J’étais restée aussi silencieuse et immobile que possible mais leur sensibilité était telle qu’ils pouvaient sûrement percevoir le moindre bruit, le moindre mouvement.
Boum-boum, boum-boum, boum-boum.
J’ai tellement envie d’aller vers eux. Tellement envie d’aller leur parler. Non mais c’est ridicule ! Visiblement ils ne parlent pas. Comment pourrait-on se comprendre ? Qu’est-ce que je pourrais leur dire ? Rien, simplement rien. Je pourrais toujours faire des moulinets avec mes mains. Comment réagiraient-ils ? Peut-être que je leur ferai peur. Et puis avec tout mon accoutrement et mon odeur, ils auraient raison. Il n’y a beau y avoir personne en dehors de ces créatures et de moi, je ne vais quand même pas me foutre à poil en plein désert ! Et que vont-ils penser de ma toison et de ma poitrine ? Je paraîtrais sûrement bien étrange à leurs yeux. Peut-être me regarderaient-ils comme eux se regardent. Oh et puis zut ! Arrête de te poser trente-six mille questions, Kara ! Ils ne t’ont rien fait non plus. Ils semblent tellement hors du temps et de l’espace. Ils ont l’air tellement inoffensif. Ils ont de la chance d’être deux. J’en peux plus. Et pourtant j’ai pas le droit de lâcher. Je dois tenir cette fois-ci pour les autres fois où j’ai abandonné. Mais ça fait des semaines que je n’ai pas rencontré âme qui vive à qui parler. La seule présence qui daigne bien m’accompagner en plus de la mort qui m’attend est ma propre solitude. Avec moi, on est trois. Trois… Comme Avant.

***

En sortant de l’aéroport, quel ne fut pas mon choc. Les rafales de vent étaient devenues des rafales de sable. Le désert avait dû s’étendre et la frontière d’avec les villes continuait de gagner du terrain. Je ne reconnaissais plus la ville. Les rues s’étaient transformées en fleuves d’immondices au point qu’on aurait pu nager parmi le plastique et de vieux tracts qui y flottaient. On y trouvait tout et n’importe quoi dans ces rues. Pourquoi pas un bateau tant qu’on y est ! Avant de partir, la grande contamination avait fait son œuvre. Les zones contaminées, peu nombreuses au départ s’étaient transformées en hectares de jardins stériles noyés sous les vestiges d’un autre temps. Comment la vie pourrait-elle reprendre ses droits ? Plus rien ne pourra jamais pousser. Les villes, qui rassemblaient en leur temps la majorité de la population, étaient devenues le berceau des zones contaminées rapidement baptisées « zones noires » par les médias de l’époque. Mais personne n’imaginait alors que ces zones noires deviendraient des métastases foudroyantes. Le seul parfum qu’on pouvait encore respirer dans les villes était celui de la mort. Une mort cruelle et injuste. Elle en était devenue maintenant l’habitante unique, la reine. Mais une reine sans sujets au royaume d’Hadès en est-elle seulement encore une ?
Cent millions de cadavres dès les quatre premières semaines. Deux mois plus tard, le cap du milliard avait été franchi. Puis quelques milliards supplémentaires dans les semaines qui suivirent. Cette dernière vague connue avait aussi été le requiem des prêtres de l’information.
Qu’en était-il aujourd’hui ? Les quelques sujets que l’on pouvait imaginer encore vivants, peut-être des non convertis ceux-là, devaient se cacher dans certains recoins de la ville. Des villes zombies naguère où n’étaient plus visibles aujourd’hui que des déchets. J’étais revenue dans une ville poubelle. Et ce ne fut rien à côté de ce qui m’attendait après.
A mon arrivée chez nous, la maison était vide. Littéralement vide. Même les meubles avaient disparu. C’est en me rendant au labo, que l’une des rares personnes encore présentes, m’a annoncé le décès de Simon. Et Tom, impossible de le retrouver. Peut-être est-il avec Jonathan. Oui ça doit être ça, il est sûrement avec Jonathan et puis Sarah doit veiller sur eux. Plus aucun système de communication ne fonctionnait. Impossible de joindre ma famille ou celle de Simon ou encore Sarah. Je ne me suis jamais pardonné ma peur ni mon égarement. J’avais manqué à mon rôle d’épouse et de mère. J’avais tout perdu. Une vraie conne. Au moins, Simon ne souffre plus aujourd’hui même si je n’ai jamais pu lui demander pardon ni lui dire au revoir. Pourquoi m’avait-on refusé de voir son corps ? C’était peut-être ma punition. Simon était mort, Tom peut-être aussi et moi j’étais toujours là. Encore en vie et en bonne santé parce que j’avais fui cette ville et que j’étais partie à des milliers de kilomètres de là en abandonnant tout le monde.
Le chapeau en feutre de Simon était tout ce qu’il me restait de lui. Il le portait le jour de notre mariage. Le pasteur avait ri. Quant à Tom, je ne m’arrêterai pas tant que je ne l’aurai pas retrouvé. Où avaient-ils pu l’emmener ? Etait-il seulement encore en vie ? Je ne les avais pas aimés, dès la première fois où Simon les avaient invités à dîner pour fêter une étape réussie dans leur projet. Je n’avais jamais pu en savoir plus à cause d’une fichue clause de confidentialité. J’avais même entendu à la radio, une fois, une sacrée confrontation entre une scientifique et un professeur de labo, un Monsieur…Quaterback ou quelque chose comme ça. J’avais bien essayé, avec mes questions, de pousser Simon derrière ses lignes mais il avait botté en touche à chaque fois. Avant qu’il ne devienne quelqu’un d’autre, Simon avait bien essayé de me rassurer en me disant de ne pas m’inquiéter mais je sentais bien qu’il n’y croyait pas non plus. Je pense qu’il avait découvert quelque chose qui lui faisait peur. Il ne pouvait rien me dire. Il a essayé de me protéger. Mais bon sang, pourquoi avait-il tellement changé ? Pourquoi n’a-t-il pas simplement quitté son travail ? Les choses auraient pu être si différentes. Nous serions aujourd’hui tous les trois encore vivants et réunis.

***

Allez, c’est décidé, je me lance ! Lève-toi et marche, Kara !
Boum-boum, boum-boum, boum-boum, boum.
Putain, mais j’en ai marre de ce bruit ! Qu’on me foute la paix, non de Dieu ! C’est qui, c’est quoi ? Soyez courageux, manifestez-vous en face de moi au moins ! En quelle langue je dois vous le dire ? Ou alors il faut que je crie pour que vous ayez le cran de sortir de votre cachette ? Toujours personne. Pfff… Quelle bande de lâches !
Allez, Kara, Tiens-bon ! Essuie ces larmes, pas le temps pour ça ! Putain, mais qu’est-ce qui se passe encore ? Pourquoi j’ai si chaud d’un seul coup ? Pour-quoi tout tourne… ? Ma tête… BOUM. Putain, mais merde, c’est pas des explosions, c’est juste mon cœur que j’entends battre de plus en plus rapidement depuis tout à l’heure ! Juste mon putain de cœur… Il faut q-u-e… J-e d-o-i-s-…

***

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